Pour diverses raisons, je déplace le site vers un nouvel endroit. J'espère que vous apprécierai ce nouveau site plus épuré!

La nouvelle adresse est la suivante : http://alexandreblanchet.wordpress.com/

Au plaisir de vous y retrouver!
 
 
Quelques précisions sur mon billet d’hier puisque certains ont tenté de soulever ces points. Certains me disent que les revenus des gens n’augmentent pas de 3% par année comme le prétend le PQ. C’est pourtant, qu’on le veuille ou non, la moyenne des 20 dernières années. Si vous voulez savoir comment on calcule le revenu disponible des ménages, consultez ce site

On me dit ensuite que le revenu disponible des ménages, ce n’est pas l’inflation. C’est à moitié vrai parce qu’il est évident que les deux sont intimement liés : les prix ne pourraient pas monter si personne n’avait les moyens de payer plus, donc si le revenu des ménages n’augmentait pas. Le fait est que le calcul de l’inflation peut se faire sous différents critères que l’on pourra juger plus ou moins appropriés selon la situation. On calcule souvent l’inflation à l’aide de la croissance de l’indice des prix à la consommation (IPC) (pour voir comment on le calcul) qui, dans les 10 dernières années, a connu une croissance moyenne de 2,38% annuellement. Remarquons aussi que, si l’IPC a cru moins fortement que le revenu disponible des ménages (2,38% contre 3%), cela signifie aussi que les ménages québécois sont légèrement plus riches qu’ils ne l’étaient. On peut retourner cela autant qu’on voudra selon nos propres impressions personnelles, c’est pourtant ce que les indicateurs les plus reconnus nous démontrent. Comme quoi certains auraient peut-être avantage à se rappeler que le Québec n’est pas les États-Unis et que, bien que la vigilance soit de mise, ce qui s’écrit au sujet des inégalités aux États-Unis n’est pas nécessairement vrai ici. On peut bien entendu discuter du choix de la mesure appropriée pour indexer les frais de scolarité. L’IPC ou le revenu disponible des ménages? Les deux se valent et bien franchement, la différence n’est souvent pas très grande. À titre d’exemple, voyez la figure suivante qui est l’équivalent de la deuxième figure dans mon dernier billet, mais où l’IPC est utilisé comme mesure de l’indexation plutôt que le revenu des ménages. 
De toute manière, mon billet ne visait pas à discuter de points ultras techniques, mais simplement de faire accepter le principe général de l’inflation et de l’indexation comme base de discussion minimale. Cela n’empêchera absolument pas de défendre ensuite  l’idée de gratuité scolaire en se basant sur une certaine idée du rôle de l’éducation, mais on le fera alors sur le bon terrain plutôt que sur des arguments embrouillés.
 
 
Suite à la manifestation d’hier, juste un petit mot sur ce qu’il y a de contradictoire pour les tenants de la gratuité scolaire à qualifier l’indexation péquiste de « hausse perpétuelle ».  Sans entrer dans une interminable leçon d’économie, on peut tous saisir la notion d’inflation en songeant à nos grands-mères qui nous ont tous répété que dans leurs temps, elles pouvaient obtenir un gros sac de bonbons pour 2 sous. Nous sourions tous alors devant ces élans nostalgiques en rappelant poliment à grand-maman que « dans son temps », le salaire moyen était de 5$ mensuellement (je lance des chiffres an l’air). Voilà donc cette notion centrale statuant simplement que le prix « nominal » des choses (2 sous pour un sac de bonbons, le chiffre lui-même) ne fait pas de sens parce que le prix des choses est toujours relatif, raison pour laquelle il nous faut plutôt penser en termes de prix « réel », c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation. 

Considérer les frais de scolarité en termes nominal nous fait voir la situation telle que décrite par la figure suivante (qui commence en 2017) dans laquelle ont voit que les frais de scolarité nominalement gelés demeurent fixes dans le temps alors qu’ils augmentent nominalement avec l’indexation du PQ et la hausse du PLQ qui était également suivie d'une indexation. C’est, globalement, la manière de voir des manifestants.
En même temps, l’idée à la base du gel nominal des frais de scolarité est justement de faire en sorte d’arriver à terme à la gratuité scolaire en utilisant l’inflation naturelle pour réduire les coûts réels des frais de scolarité. Autrement dit, le « gel dans une perspective de gratuité scolaire » admet que l’inflation a pour effet de réduire (en termes réels) les frais de scolarité. Suivant cela, on verra plutôt la situation à la manière de Jacques Parizeau comme le décrit la figure suivante.
Cette figure nous montre l’évolution des frais de scolarité en tenant compte de l’inflation telle qu’établie par la croissance réelle du revenu des ménages ou, autrement dit, de leur capacité de payer. Le gouvernement aurait également pu choisir d’adopter une mesure plus générale de l’inflation (ce que faisait le PLQ après la hausse), mais il aurait alors couru le risque qu’une situation particulière dans laquelle l’économie croît sans que cela ne se répercute positivement (et de manière au moins équivalente) sur les revenus des ménages et affecte les droits de scolarité d’une telle manière à ce qu’ils augmentent par rapport à la capacité de payer des ménages. On voit immédiatement que, en tenant compte de l’inflation, l’indexation péquiste constitue un gel en termes réels alors que le gel nominal constitue,  année après année, une baisse « perpétuelle » des frais de scolarité. 

Les tenants de la gratuité scolaire auraient avantage à sortir de la confusion en admettant à la fois que le gel nominal est une stratégie pour atteindre à terme la gratuité scolaire et en qualifiant en même temps l’indexation péquiste de « hausse perpétuelle ». On peut bien entendu débattre de la pertinence de toutes les positions possibles par rapport aux frais de scolarité, mais un débat sérieux exige au moins que les arguments ne soient pas embrouillés par ces éléments pourtant élémentaires. 

Précision : les deux graphiques commencent en 2017 et incluent les frais afférents (eux aussi indexés). Aussi, le PLQ n'ayant pas précisé son critère d'indexation après la hausse, je fais l'hypothèse qu'il aurait indexé à l'IMC qui, suivant la moyenne des 10 dernières années, à cru de 2,38% par année. Ce dernier élément explique donc pourquoi la courbe de croissance du PQ et du PLQ ne sont pas égales dans le deuxième graphique. 
 
 
Depuis les années 1950, les États-Unis ont tous les deux ans (années d'élections présidentielles et années de mi-mandat) des sondages nationaux hyper complets dont les questionnaires sont élaborés par les meilleurs chercheurs de science politique aux États-Unis. Ces sondages d'abord commencé par l'Université du Michigan puis aujourd'hui mieux connus sous le nom des National Electoral Studies (NES) permettent aux politologues, aux sociologues et aux historiens d’étudier l’opinion publique américaine de même que l’évolution des mentalités du public depuis tout ce temps. Il est par exemple possible de voir évoluer les attitudes du public par rapport à l’avortement ou à l’homosexualité, de mieux comprendre les impacts de la guerre du Vietnam sur les opinions des jeunes qui l’ont vécu, de mieux comprendre pourquoi tel ou tel président a été élu ou encore de mettre en lumière les raisons expliquant les taux de participations parfois décevants.  Pour les élections fédérales canadiennes, nous disposons depuis la fin des années 1960 de sondages avec des questionnaires formés par les politologues canadiens. Ces sondages, sous la bannière des Études Électorales canadiennes, sont formés d’un panel interrogé avant et après les élections. Ces données publiquement disponibles permettent aux chercheurs de mieux comprendre le fonctionnement de nos démocraties et d’éclairer le débat public avec autre chose que de vagues impressions personnelles. 

Au Québec, malheureusement, nous n’avons pas grand-chose à nous mettre sous la dent. À l’occasion, des chercheurs obtiennent du financement pour mener un sondage de qualité académique et peuvent alors nous en apprendre un peu sur l’opinion publique québécoise. Les chercheurs les plus récents à l’avoir fait sont Éric Bélanger et Richard Nadeau qui ont publié en 2009 leur ouvrage Le comportement électoral des Québécois (Presses de l’Université de Montréal). Malheureusement, au-delà de ces études sporadiques, nous ne disposons pas de données publiques collectées de manière régulière nous permettant d’étudier l’opinion publique québécoise dans le temps et d’ainsi mieux comprendre l’évolution de notre société. Par ailleurs, même si nous prenions enfin la décision collective de financer un tel programme de recherche, nous n’aurions pas plus de données sur le passé de l’opinion publique de notre société. Pourtant, même si l’idéal demeure des sondages proprement académiques avec des questionnaires élaborés par les meilleurs spécialistes, il demeure que beaucoup de sondages ont été faits au Québec et que ces données pourraient être extrêmement utiles aux chercheurs et à notre compréhension de notre société. 

Le problème tient au fait que la presque totalité des sondages d’opinion publique au Québec sont privés parce qu’ils sont commandés soit par les médias ou par les partis politiques. Si on peut bien évidemment comprendre que les sondages internes des partis politiques demeurent confidentiels étant donnée leur importance stratégique particulière, il demeure difficile de comprendre pourquoi les journaux seraient opposés à rendre les données accessibles aux chercheurs une fois les résultats du sondage rendus publics. Que les données soient rendues accessibles ou non, les journaux paient pour ces sondages qui, pour l’instant, demeurent sur des tablettes et s’empoussièrent (sur des disques durs) en étant sous-exploités. Certaines firmes de sondages pourront alors répondre que les données sont rendues disponibles dans les rapports généralement publiés sur leur site web, mais le problème demeure que la véritable recherche fait bien autre chose que de simples tableaux croisés entre deux variables. Les chercheurs ont besoin des fichiers de données complets, point à la ligne. 

Avec l’accord des médias qui paient de toute manière pour faire faire ces sondages, je pense qu’il serait plus que temps de rendre facilement accessibles ces données aux chercheurs. Tant et aussi longtemps qu’elles demeurent cachées sur les disques durs des firmes de sondages, personne ne peut découvrir quoi que ce soit d’intéressant sur l’évolution de l’opinion publique québécoise. Nous courons aussi le risque que ces données se perdent alors qu’elles nous auraient peut-être permis d’apporter un éclairage nouveau sur notre société. Pour toutes ces raisons, je pense qu’un organisme universitaire devrait être créé afin d’archiver et de rendre disponibles ces données aux chercheurs québécois. Par ailleurs, les médias devraient donner leur accord pour que les sondages qu’ils ont fait faire dans le passé et les sondages qu’ils feront faire à l’avenir soient remis à cet organisme. L’idée n’est pas de faire payer des études par les médias, mais simplement de faire en sorte que ces études, une fois leur vie médiatique terminée, puissent trouver une seconde vie dans la recherche académique. Cela permettrait aux journaux, sans aucun coût supplémentaire, de contribuer encore davantage au débat public québécois et parions que les résultats de recherche que nous pourrions alors obtenir intéresseraient certainement les médias! 

Afin de réduire les coûts, plusieurs sondages politiques sont le produit de ce que nous appelons des sondages « omnibus » lors desquels les firmes de sondages vendent des blocs de questions à des clients variés. On se retrouve donc à avoir des questions d’opinion publique insérées dans un ensemble de questions ayant surtout rapport au marketing de différents produits. Ces questions achetées par des entreprises qui font des études de marché ne sont évidemment d’aucun intérêt pour les chercheurs en plus d’être confidentielles pour ces entreprises. Rien n’empêche cependant de rendre les données publiques en éliminant ces questions et en ne conservant que les questions d’opinion publique et les variables sociodémographiques. 

La plupart des spécialistes québécois en savent davantage sur l’opinion publique américaine que sur l’opinion publique québécoise! Cela vous étonnera peut-être, mais c’est qu’en l’absence de données, il nous est bien difficile d’apporter un éclairage sur notre société. Nous utilisons donc généralement des données canadiennes, américaines et européennes et appliquons les découvertes qui semblent être générales à ces sociétés pour mieux comprendre l’opinion publique québécoise. Or malheureusement, au-delà de ces généralités, nous n’avons pas de connaissances spécifiques et documentées sur le Québec. Cela est d’autant plus frustrant que, sans être parfaites (mais quelles données le sont?), nous disposons peut-être d’une mine d’or qui demeure inexploitée. 
 
 
Après lecture du jugement du juge Denis Jacques, je ne peux m’empêcher d’écrire rapidement un court billet, moi qui n’ai que peu de temps pour le faire par les temps qui courent. Le contenu du jugement paraît problématique à plusieurs égards. Je ne suis bien entendu pas avocat et ma critique ne porte donc pas sur des points de droit qui sont hors de ma compétence.

À l’alinéa 95, le juge Jacques affirme :

« Se disant agir pour le respect de la démocratie, Gabriel Nadeau-Dubois incite au non-respect des ordonnances rendues par les tribunaux, dont celle en faveur du demandeur Morasse. Ce faisant, il prône plutôt l’anarchie et encourage la désobéissance civile ». [Je souligne]

En quoi le juge Jacques est-il habilité à poser un jugement normatif sur les idées anarchistes dont on peut par ailleurs penser qu’il ne connaît strictement rien? Quant à la désobéissance civile, je demeure complètement étonné que ce concept qui jusqu’alors ne posait problème à personne — que la plupart trouvaient peut-être même au moins un peu sympathique — soit soudainement conçu comme une attaque fondamentale aux bases de notre démocratie. Je me demande bien dans quel état elle serait cette démocratie si personne n’avait osé un jour défier quelques règles…

À l’alinéa 101, le juge énonce :

« Dans Québec c. Pépin, Laberge et Charbonneau, le juge Pierre Côté rappelle que la conviction que certains peuvent entretenir de détenir la vérité ne peut les autoriser à ouvertement transgresser ou inciter à transgresser des ordres de la Cour ou des lois adoptées par les représentants du peuple ».

Le juge laisse ici non seulement ses états d’âme personnels former le contenu de son jugement, il fait montre d’une profonde méconnaissance de ce qui démarque fondamentalement cette gauche à laquelle la CLASSE appartient. Quelqu’un qui, en matière politique, ne croit qu’en un concept bien relatif de la vérité peut difficilement être accusé de croire la détenir. Sans doute le juge procède-t-il à ce que Nietzsche considèrerait être un renversement du stigmate, mais il est fort probable que bien peu de magistrats soient du genre à avoir lu Nietzsche… 

Par ailleurs, rappelant fort probablement à dessein que les lois sont « adoptées par les représentants du peuple », le juge oublie avec une remarquable efficacité qu’en démocratie tout n’est jamais noir ou blanc. Notamment : que faire lorsque les « représentants du peuple » votent « démocratiquement » une loi profondément antidémocratique, tout en sachant que cette loi a toutes les chances d’être éventuellement invalidée, mais qu’elle pourra au moins avoir l’effet escompté en mettant fin de force à un conflit? Quelle conception de la démocratie s’applique en de tels moments? Que faire lorsque les « représentants du peuple » sont à ce point certains de détenir la vérité qu’ils sont prêts à suspendre, au moins temporairement, les règles démocratiques les plus élémentaires pour la simple raison que ces règles, aussi temporairement que cela puisse l’être, ne font pas leur affaire l’espace d’un instant? 

Si poser des appels à défier les règles revient à en appeler à l’anarchie, peut-on alors considérer qu’inventer des règles temporairement antidémocratique pour forcer des citoyens à la docilité revient à faire la promotion d’idées autoritaires? Je lance bêtement la question et la soumets au juge en me demandant s’il appliquera pour y répondre la même logique qu’il applique à Nadeau-Dubois. 

À l’alinéa 108, le juge affirme : 

« Au lieu de soutenir cette règle fondamentale qui repose sur le principe de la primauté du droit, pierre d’assise de notre société libre et démocratique, le défendeur Gabriel Nadeau-Dubois a choisi la voie de l’affront et de l’incitation au non-respect des injonctions, dont celle obtenue par le demandeur ».

Ainsi, Nadeau-Dubois aurait choisi la voie de l’affront? Peut-être est-ce vrai, je dis bien peut-être, mais l’on pourra difficilement oublier l’attitude de celui qui était alors, fort indignement d’ailleurs, le premier ministre du Québec. Encore une fois, le citoyen Denis Jacques peut bien évidemment en penser ce qu’il veut, mais ce n’est pas au juge de déterminer de ce qui constitue ou non une attitude politique effrontée. Le juge n’a pas à faire état de ses opinions politiques. Il devrait encore moins se baser sur elles pour formuler son jugement.

À l’alinéa 110, le juge affirme :

« Par ailleurs, le défendeur Gabriel Nadeau-Dubois ne peut se cacher derrière son rôle de porte-parole de la CLASSE. Il ne peut se déresponsabiliser en affirmant qu’il portait simplement le message du groupe qu’il représentait ». 

Le juge peut bien en penser ce qu’il veut, mais la vérité demeure que Nadeau-Dubois n’était réellement qu’un porte-parole et qu’en conséquence, le discours qu’il véhiculait dans les médias était partagé par les membres de la CLASSE, donc par une très grande majorité des étudiants favorables à la grève. Bien sûr, Nadeau-Dubois aurait pu choisir de démissionner plutôt que de se faire le porte-parole de ce discours illégal (semble-t-il), mais peu importe de quelle bouche sortent les mots, la décision revient à considérer que toutes ces personnes n’avaient pas le droit de dire de ce qu’elles pensaient de ces injonctions. Lorsque tant de gens pensent qu’une injonction est injuste et ne doit pas être respectée, lorsque l’on ne peut pas affirmer que le discours de défiance est simplement isolé, j’y vois le signe d’un retard du droit sur la réalité sociologique, comme si l’on envoyait encore en prison les fumeurs de cannabis. 

Il ne s’agit pas de dire que défier des injonctions est une mince affaire, mais simplement d’affirmer que lorsqu’un nombre aussi important de citoyens — qui ne peuvent pas tous être des hurluberlus — sont prêts à défier des injonctions, c’est sans doute parce qu’elles ne relèvent pas d’un bête problème légal, mais qu’elles sont, précisément, complètement submergées dans le politique. Cela est d’autant plus vrai que le précédant gouvernement a spécifiquement intégré une clause à la loi 78 afin de s’assurer que LA poursuite intentée en vertu des injonctions soit maintenue malgré leur suspension, injonctions d’ailleurs suspendues parce que, semble-t-il, elles n’avaient pas été efficaces… Quelle admission candide! 

Mais bien sûr, ces injonctions n’étaient que des histoires individuelles, elles n’avaient rien de politique, la grève étudiante était l’affaire d’une jeunesse d’enfants-rois irresponsables et, au-delà de tout, le droit à l’éducation se confond au droit d’accéder à des locaux. Sir yes Sir. 
 
 
Après avoir lu à plusieurs reprise l'article de Lysiane Gagnon La leçon des carrés rouges. Lettre aux employés de Gentilly-2 publié hier dans La Presse, je n'ai pu faire autrement que de lui répondre. Puisque ma lettre vise d'abord à contribuer au débat public, je la rend disponible ici, même si je m'adresse directement à Lysiane Gagnon. 

***

Madame,  

Je suis d’ordinaire plutôt enclin à lire avec attention ceux avec qui je ne suis pas d’accord. Pas tant que je sois masochiste, mais simplement, je me fais un devoir de tenter de les comprendre, à la fois pour affiner mes propres idées et parce qu’il me semble ridicule que le débat public ne se fasse qu’entre des clans opposés qui parlent bien fort, mais qui, au fond, ne s’écoutent pas. Je lisais donc votre lettre d’hier adressée aux employés de Gentilly-2 et, après avoir décompressé, je l’ai relu aujourd’hui pour mieux vous comprendre. 

Immanquablement, vos premiers paragraphes me mettent hors de moi. Vous dites : 

« Cassez les vitrines des commerçants. Bloquez l'autoroute. Jetez des bombes puantes dans les autobus et des bombes fumigènes dans les trains. Lancez des briques aux policiers en les traitant de SS ou de gros porcs pour mieux les provoquer. Envahissez les bureaux gouvernementaux, démolissez le matériel et intimidez le personnel.

Vous manquez de volontaires? Faites venir le Black Bloc, ces serviables personnages se feront un plaisir de vous prêter main forte. »

Loin de moi l’idée de faire semblant de croire que vous incitez quiconque au vandalisme et à la violence. Il faut bien évidemment n’avoir que bien peu de raffinement pour ne pas saisir l’ironie de votre propos. Je crois cependant que c’est ce que vous ne dites pas qui choque : ces deux paragraphes insinuent clairement que les débordements désolants s’étant produits durant la crise étudiante étaient en fait intentionnels et stratégiquement décidés par tous ceux qui, à divers degré d’attachement, ont arboré le carré rouge. Ce serait donc les moyens à prendre pour « gagner » dans le Québec d’aujourd’hui. Suffit que trois hurluberlus enfument le métro, que quelques dizaines décident un bon matin d’aller bloquer un pont ou que quelques zoufs s’amusent à lancer des pierres aux policiers pour qu’un mouvement tout entier soit entaché et que l’on considère l’ensemble de ceux qui s’en sont réclamés et qui ont arboré ses symboles d’avoir des intentions violentes. Suffit-il qu’un mouvement social aussi large comprenne dans ses rangs quelques imbéciles immatures pour que l’on considère sans plus de réflexion que les principes qu’il mettait de l’avant doivent nécessairement être rejetés? 

Conservons cependant votre argument qui généralise et appliquons-le, disons, aux policiers. De très nombreux débordements ont également eu lieu de leur côté et plusieurs organismes crédibles — que vous avez par ailleurs probablement déjà cités vous-même lorsque cela faisait votre affaire — ont soulevé de grandes inquiétudes quant à leur comportement durant la crise. Est-ce à dire que tous les policiers sont des violents en puissance qui n’attendent que l’occasion rêvée de décharger leurs pulsions sur la première victime venue? Cette hypothèse est bien évidemment loufoque. Il y en a cependant une, plus sérieuse et qui met en cause l’intentionnalité du gouvernement dans ces débordements : est-ce que la violence policière a été dirigée politiquement? Nous serons tous les deux d’accord pour dire que de telles accusations ne peuvent être lancées au gré du vent. Cependant, et je vous ramène à la logique même de votre argument, s’il faut déduire une intentionnalité généralisée à partir des agissements de ce qui demeure une minorité, alors il faudra aussi le faire pour le camp que vous défendiez. Et contrairement aux étudiants, les actes qu’il faudrait alors décortiquer sont censés être ceux de professionnels qui répondent à une chaine de commandement stricte. Que les policiers aient été « provoqués » (et j’avoue avoir un peu de peine à m’en émouvoir) ne peut pas servir à justifier leurs débordements. Les policiers sont bien sûr humains, comme tout le monde, mais ils sont aussi censés être professionnels. C’est précisément pour cette raison qu’ils sont investis d’un pouvoir qui n’est pas accordé à tous et qu’ils disposent d’équipements que nous ne songerions jamais à mettre entre les mains du premier venu. 

Imaginons qu’il était démontré que les liens entre le gouvernement du Québec et le haut commandement de la SQ soient tellement forts que la culture d’imputabilité des hauts gradés du service de police soit d’abord dirigée vers le premier ministre. Imaginons qu’il était ensuite possible de faire également la démonstration que, de manière plus ou moins directe, les policiers aient reçu l’ordre, ou au moins la permission tacite, d’y aller un peu plus vigoureusement avec les étudiants. Que penser alors de notre démocratie? Cela demeure évidemment hautement hypothétique, mais la logique de généralisation est ici exactement la même que celle qui vous mène à vous inquiéter du pouvoir menaçant que « la rue » aurait maintenant acquis au Québec. 

Ce qui m'inquiète beaucoup plus que la police ou la rue demeure quant à moi le fait qu'une majorité de députés aient appuyé une loi spéciale extrêmement dure. Encore pire, une majorité de députés auraient été prêts à voter en faveur d'une version initialement incroyablement autoritaire et anti-démocratique. Vous pourrez banaliser cela autant que vous voudrez, j'ai une confiance inébranlable quant au jugement que l'histoire posera à leur égard. Je refuse de banaliser le fait avéré que des individus formant un gouvernement démocratique aient eu ouvertement l'intention de brimer à ce point les droits de leurs citoyens pour des raisons éminemment politiques. Si la démocratie ne doit pas être valable que lorsqu'elle fait notre affaire, cela est tout aussi vrai pour les étudiants que pour le gouvernement.

Les arguments rationnels, dites-vous avec ironie, seraient désormais des méthodes archaïques. Je pense que vous avez tout à fait raison de vous inquiéter de cela, mais encore une fois, ce qui choque réside dans ce que vous ne dites pas : vous insinuez ici que les carrés rouges refusaient le débat rationnel et, à l’opposé, que le gouvernement avait bien entendu le monopole de l’argumentation calme et posée. Pourtant, ce gouvernement n’a amené qu’un seul argument rationnel en faveur de sa position : un argument de nature comparativiste statuant que les frais de scolarité plus élevés ailleurs ne semblent pas avoir un impact négatif sur la fréquentation universitaire. Ces frais plus élevés ailleurs n’étant en effet pas associés à une fréquentation plus faible que la nôtre, nous qui avons des frais plus bas, le gouvernement arguait que cela démontrait que des frais plus élevés ne nuiraient pas à l’accessibilité, puisque ce n’était de toute évidence pas le cas ailleurs. Les étudiants ont cependant voulu argumenter essentiellement sur le terrain des valeurs associées à la manière dont on assure le financement de l’éducation, le gouvernement, à court de finesse intellectuelle, n’a alors pu leur répondre que par de la démagogie facile que j’ai décortiquée , et . Cette démagogie a non seulement contribué à faire baisser dramatiquement le niveau du débat, elle a aussi laissé une trace indélébile sur le cœur de bien des Québécois qui se sont sentis, et avec raison, méprisés par leurs propres institutions démocratiques et surtout par ce qui était censé être, à eux aussi, leur premier ministre.

Le gouvernement avait bien entendu tout à fait le droit d’être d’avis qu’il fallait encore hausser les droits de scolarité, mais il faudra cependant reconnaître que ce que proposait le gouvernement n’était pas une simple hausse des droits de scolarité, mais plutôt un réel changement de culture à leur égard. On pourra bien marteler « l’argument » du cinquante sous par jour autant qu’on voudra, vouloir rejoindre la moyenne canadienne revient à changer complètement de cap en matière d’éducation universitaire. Avant de procéder à de tels changements qui ne peuvent pas être considérés comme de simples réajustements banals, un gouvernement, aussi démocratiquement élu qu’il puisse être, a le devoir de construire un minimum d’appui démocratique à son projet. Force est de constater que cet appui n’a jamais été construit et ce fort probablement parce que les consultations initiales ayant été menées un an auparavant étaient complètement factices. 

Vous avez le privilège d’avoir une importante tribune dans un journal d’une grande qualité qui publie tous les jours des points de vue variés et intelligents. Ce privilège vient aussi avec une lourde responsabilité, celle de contribuer à la qualité du débat public, surtout dans un contexte où le Québec a connu son lot de discours méprisants et simplistes. Malheureusement, et malgré que vous m’ayez contraint à réfléchir et à prendre quelques minutes pour vous écrire au lieu de corriger les copies d’examens d’étudiants un peu épuisés qui viennent tout juste de terminer leur session d’hiver, je pense que votre article d’hier n’était pas à la hauteur de cette responsabilité. 

J’espère, Madame, que j’aurai le privilège d’être à nouveau nourri par vos réflexions.

Alexandre Blanchet
 
 
Avec les résultats très serrés de la dernière élection et le fait que le gouvernement du PQ ait remporté une très faible minorité e sièges, beaucoup se demande comment Pauline Marois se comportera dans les prochains mois afin d’assurer la pérennité de son gouvernement et ultimement une réélection majoritaire. Si les premières décisions du gouvernement Marois peuvent laisser entrevoir que le PQ gouvernerait résolument à gauche, je suis plutôt d’avis que le PQ n’aura d’autre choix que de tourner légèrement à droite.

Tout parti politique qui aspire au pouvoir doit trouver un équilibre entre ses véritables préférences politiques et celles de l’électorat en général. Il y a bien sûr ce que je qualifie de « partis éthiques » qui défendent leurs idées, qu’elles soient populaires ou non et sans égards à leurs chances d’être élu, par « principe ». Si ces partis ont bien entendu leur importance et leur légitimité, il appert cependant qu’ils ne se donnent pas de chances réelles d’être élus à court terme. Un parti politique qui aspire à gouverner doit au contraire chercher cet équilibre que certains critiquent en le qualifiant « d’électoralisme », mais qui n’est peut-être pas autre chose qu’une dynamique démocratique saine.

Le PQ, placé en situation de gouvernement minoritaire, aura à travailler avec deux pressions qui le tireront vers la droite. La première vient bien entendu du fait que la balance du pouvoir en chambre sera nécessairement détenue par un parti à sa droite, soit la CAQ, soit le PLQ. Cette pression, issue de la répartition des sièges actuelle, obligera le PQ à chercher des compromis avec des partis à sa droite. La seconde pression sera essentiellement électorale : en situation de gouvernement minoritaire, Pauline Marois ne peut pas oublier qu’une prochaine élection viendra plus tôt que tard et qu’elle n’a donc pas beaucoup de temps devant elle pour augmenter ses chances de former un gouvernement majoritaire, voir même de sécuriser sa réélection.

Quelques estimations

Afin de prendre conscience des pressions électorales qui pèsent sur le PQ, j’ai utilisé les résultats de la dernière élection et le modèle de projection des sièges de mon collègue Bryan Breguet du site Tooclosetocall.ca. Aucun modèle de répartition des sièges n’est fiable à 100 %, surtout lorsque les votes se répartissent presque également entre trois partis, mais ce type de modèle nous donne quand même une excellente idée des effets de la mécanique de notre système électoral et de ce qui serait susceptible de se produire suivant différents scénarios.

Le PQ a devant lui deux options : tourner un peu à gauche pour tenter d’aller chercher du vote à QS, ou tourner un peu à droite pour aller chercher du vote à la CAQ. Je pense que le PQ tournera un peu à droite pour la simple raison que c’est à droite que le PQ peut faire le plus de gains et qu’en tournant à gauche, les résultats sont bien loin d’être certains.
Observons d’abord la figure ci-dessus. À gauche, la répartition des sièges projetés si le PQ tourne à gauche et prend 2 % à QS, étant entendu que les autres partis demeurent stables. À droite, la projection de sièges si le PQ tourne à droite et va chercher 2 % du vote de la CAQ, toujours en faisant l’hypothèse que les autres partis demeurent stables. On voit immédiatement que le PQ a un plus grand avantage à tourner à droite, il se retrouve avec six sièges de plus que s’il tournait à gauche et augmente fortement ses chances de former un gouvernement majoritaire. 

Ceci étant, les scénarios précédents sont basés sur l’hypothèse que la décision du PQ de tourner à droite ou à gauche n’a pas d’influence sur les intentions de vote pour les autres partis, ce qui n’est pas nécessairement vrai. Si le PQ tourne à gauche, il est possible que cela déplaise à ses électeurs plus à droite et que ceux-ci quittent le PQ pour joindre la CAQ; ou inversement, s’il tourne à droite, cela pourrait déplaire à ses électeurs de gauche qui pourraient alors voter pour QS. La figure suivante nous montre la répartition des sièges probable dans ces deux scénarios. La figure de gauche nous montre ce qui pourrait survenir si le PQ tourne à gauche, prend 2 % du vote à QS, mais en perd 2 % aux mains de la CAQ. La figure de droite nous montre le scénario inverse, le PQ tourne à droite et prend 2 % à la CAQ mais perd 2 % aux mains de QS. Encore une fois, le PQ a avantage à tourner un peu à droite.
Cependant, ces scénarios se fondent encore sur une hypothèse peu probable : que le fait de tourner à droite ou à gauche ait le même effet sur le côté opposé. Plus simplement, dans le scénario précédant, la décision du PQ de tourner à gauche entrainait une perte de 2 % à sa droite et celle de tourner à droite entrainait une même perte de 2 % à gauche. Dans les deux cas, le gain de 2 % d’un côté était donc compensé par une perte de 2 % de l’autre. Or, ce scénario demeure problématique parce qu’il y a plus de gens à droite du PQ (à la CAQ) qu’à sa gauche (à QS) et donc, en tournant à gauche, le PQ s’éloigne de plus de gens que s’il tourne à droite. Autrement dit, si le PQ tourne à gauche, il pourrait peut-être aller chercher 2 % à QS, mais il n’est pas dit qu’il ne perdrait pas plus de 2 % aux mains de la CAQ. Voici donc ce qui pourrait se produire si le PQ tourne à gauche, va chercher 2 % du vote à QS mais perd 4 % aux mains de la CAQ. Dans un tel scénario fort probable, le PQ deviendrait le deuxième parti d’opposition et une lutte très serrée se jouerait entre la CAQ et le PLQ pour former un gouvernement minoritaire. 
Photo
Dans tous les cas, le PQ n’a que peu de gains à faire à sa gauche et le pari de la gauche paraît certainement très risqué. Le conseil des ministres du PQ peut bien être relativement plus à gauche que ce à quoi les gouvernements péquistes précédents nous ont habitués, les pressions de la réalité politique rattraperont bien vite ce cabinet qui doit aussi assurer sa réélection pour espérer gouverner. 

 
 
À la suite de la lecture de l’excellent billet de Josée Legault sur la rhétorique politique dans les médias anglophones, je voudrais ici élaborer davantage un concept important que j’utilise dans mes deux plus récents billets portant sur le même sujet (le premier sur les effets de la démagogie, le second sur la folie et la politique). 

Le concept d’horizon de sens partagé auquel je renvoie me vient du grand philosophe montréalais Charles Taylor (de la commission Bouchard-Taylor). L’idée d’un « horizon de sens » qui soit en plus « partagé » réfère tout simplement à ce fait que ce que l’on dit avec des mots (ou des gestes) ne peut avoir de sens que parce que la signification que nous tentons de produire trouve écho dans un certain univers de signification qui contient des repères partagés par les autres individus auxquels s’adresse le message. Ces repères, que nous nommons souvent rapidement sous le nom de culture, sont constitués d’une foule de choses, évoluent en fonction des événements et varient selon les différentes cultures.

Pour ne donner qu’un exemple de l’importance de l’aspect partagé de cet univers de sens pour le langage et la signification, pensons à un homme au bord d’un lac gelé qui agiterait le bras pour avertir un patineur que la glace à l’endroit où il patine n’est pas assez épaisse. Il y a des tonnes de manières d’interpréter le geste d’agiter le bras : l’homme peut vouloir saluer le patineur (ou quelqu’un d’autre!), chasser une mouche, ou encore bêtement se dégourdir le bras. Le patineur ne peut comprendre qu’il s’agit d’un avertissement du danger que parce qu’il sait que, dans l’éventail des significations possibles, agiter le bras dans ce contexte peut notamment être un avertissement. De plus, les deux individus doivent être au courant de cette signification possible à ce geste sans quoi l’un n’aurait aucune raison logique d’agiter le bras alors que l’autre ne disposerait pas des connaissances nécessaires pour comprendre la signification du geste. En termes plus techniques, on dira donc que ce bête exemple montre l’aspect « intersubjectif » du langage : son fonctionnement requiert que soient partagés un ensemble d’éléments entre les individus.

Par ailleurs, puisque la réalité est trop complexe et multiforme pour être appréciée en bloc par quiconque, nous avons tous nécessairement recours à des raccourcis mentaux, des stéréotypes, qui simplifient la réalité sociale pour nous permettre d’en tirer un minimum de sens. Les stéréotypes ont donc une valeur économique parce que sans simplification, il est impossible de penser notre monde social complexe. Ceci étant, les stéréotypes demeurent des simplifications et lorsqu’ils s’avèrent être faux (c’est-à-dire lorsqu’ils déforment la réalité au lieu de se contenter de la simplifier) ils peuvent devenir particulièrement dangereux parce qu’ils agissent alors comme des lunettes mal ajustées qui déforment la vision de ceux qui voient au travers.

À l’intérieur d’une culture donnée, les différents stéréotypes s’articulent et forment un système de stéréotypes qui constitue alors une part importante de ce que je nomme, sous l’influence de Taylor, l’horizon de sens partagé d’une culture donnée. Le drame actuel, bien décrit par Josée Legault, vient du fait qu’au lieu d’agir de manière à briser les vieux stéréotypes entretenus par les Canadiens anglais à l’égard du Québec francophone, une part importante de la presse canadienne-anglaise reproduit et renforce ces stéréotypes qui, frisant souvent le ridicule, déforment la réalité du Québec dans la tête des Canadiens anglais. Minant la réelle compréhension, ces stéréotypes me semblent contribuer à maintenir un profond malaise qui pourrait pourtant se résorber avec le temps si seulement les deux solitudes se donnaient la peine de converser sérieusement.

La volonté de la discussion m’a toujours semblé très forte chez la très grande majorité des Québécois qui ont souvent été déçus de ne trouver aucun interlocuteur sérieux du côté anglophone. Les politiciens fédéraux, trop pris dans leurs luttes politiques à court terme n’ont aucun incitatif à construire une nouvelle compréhension du Québec dans le Canada anglais, ils ont malheureusement souvent intérêt à utiliser eux-mêmes ces stéréotypes néfastes. Les commentateurs politiques anglophones, de par la position stratégique qu’ils occupent, pourraient apporter une immense contribution s’ils élevaient le niveau de leur analyse : ils permettraient peut-être de briser les vieux stéréotypes et d’affiner la compréhension du public canadien-anglais de la situation québécoise.

Il est là, à mon sens, le véritable obstacle à l’unité canadienne. 
 
 
Juste un petit billet ce matin pour réagir au texte du chroniqueur Yves Boisvert que j’apprécie d’ordinaire beaucoup. Boisvert nous met en garde contre la tentation d’interpréter le geste de Richard Henry Bain comme étant politique. Bain, nous dit Boisvert, est a de toute évidence des problèmes psychiatriques et en ce sens, l’attentat au rassemblement du PQ doit être compris comme le geste d’un fou, pas comme un acte politique. Il semble que cette idée circule abondement ce matin et il m’apparaît important d’apporter ma réflexion parce que je crois que cette interprétation, bien que rassurante, risque de nous faire passer à côté de ce que nous devons retenir de cet événement.

Si je suis bien entendu d’accord avec Boisvert pour dire qu’il ne faut absolument pas interpréter ce geste comme étant une quelconque déclaration de guerre d’une communauté contre une autre, il n’en demeure pas moins que le geste de Bain est politique. Le tireur pourra être qualifié de fou autant qu'on voudra, si seule la folie expliquait son geste, il aurait facilement pu s'en prendre à une cible plus proche de lui et non politique.

Un peu comme le psychanalyste Carl Jung (qui a popularisée l’idée fort critiquable d’inconscient collectif) pensait que la nature et la variation des différents types de psychoses en dit long sur les sociétés dans lesquelles elles se développement, la manière dont la folie d'un fou s'exprime en dit long sur la société dans laquelle il vit. Un fou ne vit pas seul dans sa bulle fermée, sa folie lui appartient, mais elle requiert pour s’exprimer un horizon de sens qui ne peut que trouver source dans la société. Sa folie se nourrit et se développe à l’intérieur de cet horizon de sens et nous permet donc de mieux le comprendre.

Comme je le disais un peu émotivement hier dans mon billet Les effets de la démagogie, j’espère que nous saurons tirer les leçons de cet événement malheureux et qu’au lieu de continuer de tolérer que des démagogues simplistes jouissent irresponsablement d’une tribune publique, nous travaillerons enfin à élever le niveau du débat politique afin de briser, lentement mais sûrement, les stéréotypes néfastes qui nous rongent. 
 
 
Le drame d’hier n’est pas que québécois, il est aussi canadien. Voilà des années que certains médias de la presse canadienne contribuent à la transmission de stéréotypes faux et haineux à l’égard du Québec et des francophones en général. Le « Québec bashing » atteint dans certains médias de tels niveaux que plusieurs Québécois ont commencé à rechercher activement et à collectionner leurs trouvailles de perles de xénophobie simpliste pour s’en amuser. Probablement parce qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer. Que John Smith (homme fictif en tout point respectable et inconnu du public) tienne des opinions stéréotypées et n’aime pas particulièrement les Québécois est une chose – beaucoup de Québécois tiennent également de telles opinions à l’égard des anglophones – mais que des journalistes professionnels transmettent et contribuent à légitimer ce genre d’idées en est une autre. Que des médias reconnus et influents acceptent d’être leur tribune est encore pire.

Pas plus tard que le 28 août dernier, Sophie Durocher critiquait de récents exemples de chroniqueurs et analystes publiés dans la presse canadienne anglaise. Toute cette démagogie à l’égard du Québec contribue à renforcer des stéréotypes sociaux néfastes qui, par ailleurs, nuisent dramatiquement à une véritable réconciliation entre les deux solitudes. Pendant que des chroniqueurs rémunérés par des journaux influents assimilent le PQ à un regroupement de nazis, il y a hier soir un homme mort, deux blessés, une nouvelle Première ministre et des centaines de militants d’un parti social démocrate qui ont failli vivre une scène à la Inglorious Basterds; avec cette différence complètement fondamentale que, contrairement à ce que ces pseudos analystes disent, ce ne sont pas des nazis qui auraient alors brûlés en recevant une pluie de balles, mais des hommes et des femmes pour la plupart ouverts, tolérants, accueillants de la différence et non-violents.

On peut bien entendu critiquer avec virulence certaines positions du PQ, mais il est plus que temps que le Canada anglais cesse de dépeindre le Québec francophone comme une terre de xénophobie et d’intolérance parce que ce faisant, ils contribuent à légitimer un discours simpliste et souvent raciste à l’égard du Québec. Ce discours, à son tour, alimente les idées de notre aimable John Smith, colore ses discussions avec ses concitoyens, influence ce que ces derniers lui disent et ce qu’ils se sentent tous à l’aise d’affirmer entre eux. Les démagogues, en influençant les limites de l’horizon de sens que partagent les anglophones à l’égard du Québec, renforcent encore davantage les deux solitudes. Hier soir, quelqu’un quelque part a pété un plomb, a tué un innocent et nous sommes bien chanceux qu’il n’y en ait eu qu’un.

Loin de moi l’idée d’accuser des commentateurs pour les événements tragiques survenus hier. Je me refuse à la pensée simpliste. Mais précisément pour cette même raison, je ne peux faire autrement que de penser que tous les démagogues, même s’ils ne sont évidemment pas ceux qui appuient sur la gâchette, sont liés à ces événements, parce qu’ils sont à la source des discours démagogiques qui délimitent un certain horizon du pensable collectif. Avoir une tribune est une responsabilité et un privilège, il faut savoir en être digne.

Chaque fois que la démocratie fait un mort, il y a quelque part des démagogues qui ont une part de responsabilité. J'espère que les médias, anglophones et francophones, auront la sagesse de comprendre le message et, malgré les pressions liées aux cotes d'écoute et à la vente de copies, cesseront d'employer des chroniqueurs saupoudreurs de haine et de pensée simpliste.

Nos démocraties méritent mieux que ça. Nous méritons mieux que ça.
 

    Alexandre Blanchet

    Je dépose ici mes analyses de l'actualité politique québécoise et canadienne. Mon domaine de recherche étant celui de l'opinion publique, j'écrirai certainement beaucoup à ce sujet. 

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